Métamorphoses capitalistiques 

Alors que le contexte de nervosité capitalistique du monde augmente, les déséquilibres révélés par la crise de 2008 se sont amplifiés et aucune solution structurelle n’y a été apportée jusqu’à présent. Jour après jour, nous sommes confrontés à de nouvelles réalités sociétales.


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Bruno Colmant

Head of Macroeconomic Research and Economic Advisor

Celles-ci ont de profondes généalogies. Je situe leur origine dans les années quatre-vingts. Après un quart de siècle de mondes cloisonnés hérités du second conflit mondial, la décennie maudite des années soixante-dix combina la fin de l’ordonnancement monétaire, avec deux chocs pétroliers qui en découlèrent, et la mutation de l’économie manufacturière vers celle des services.

Du travail au capital

Les années quatre-vingts furent jalonnées, à leur commencement, par l’instauration du néo-libéralisme dans les pays anglo-saxons et, à leur fin, par la chute du communisme. Le capitalisme, devenu entretemps anglo-saxon plutôt que rhénan, perdit son contre-modèle qui, tout en étant un système épouvantable, permettait un renvoi dos-à-dos idéologique. Le travail, qui avait reconstruit un monde dévasté et dépeuplé, céda le pas à la prédominance du capital. Lors de ce basculement, la typologie anglo-saxonne de gouvernement pragmatique et inductif, que j’oppose à un contexte européen et déductif, s’est imposée. Progressivement, les réponses idéologiques et collectives formulées par le pouvoir politique se sont égrenées et atomisées en des adaptations marginales destinées à accompagner la mutation de l’économie.

Capitalisme vs libre-échange

Par ailleurs, le capitalisme est fondé sur la circulation du capital. Le libre-échange est un état spontané et positif de l’économie. Aussi loin que l’histoire remonte, tout n’est que commerce, monnaie et comptabilité. Dans ce cadre, le rôle des marchés financiers est de négocier le futur. Ces mêmes marchés ont renversé le vecteur du temps. Alors qu’auparavant, le travail et le capital étaient partagés sur la base de ce qui était accompli, les marchés financiers ont permis d’emprunter la formation des richesses.

Le danger est bien sûr connu, à savoir que le capitalisme anglo-saxon ne s’emballe dans une morbide course contre le temps facilitée par les marchés financiers qui entretiennent leur propre volatilité. La peur de l’avenir conduit à renoncer au présent et à alimenter une course éperdue vers des futurs qu’on voudrait paradoxalement conjurer. On mondialise pour conjurer la mondialisation, on spécule pour combattre la spéculation, on abandonne la pensée réfléchie pour conjurer des flux informationnels. En d’autres termes, le capitalisme anglo-saxon mondialisé renforce son propre caractère volatil.

« L’économie européenne est aujourd’hui diluée dans une mondialisation qu’elle n’a ni choisie, ni déclenchée. »

Emprunter notre futur

Lorsque le capitalisme européen, rhénan et tempéré a été mélangé dans un capitalisme anglo-saxon fondé sur l’emprunt du futur plutôt que sur le partage de ce qui était accompli, les États se sont engouffrés dans les marchés financiers plutôt que de maintenir une place d’équilibre. Et pourquoi ? Parce que nous n’avons pas admis, individuellement et collectivement, que la croissance d’après-guerre avait été, pour une grande partie, un effet d’aubaine liée à un choc démographique et une nécessité de reconstruction facilitée par le Plan Marshall.

Lorsque les effets de ce rattrapage se sont dissipés, l’État a été interpellé pour continuer à alimenter ce bien-être. Mais il l’a emprunté au travers de la dette publique. Nous avons donc perverti notre capitalisme rhénan pour emprunter notre propre futur dans une course effrénée.

Mutation

L’économie européenne traverse donc une profonde mutation. Longtemps dominante, elle est aujourd’hui diluée dans une mondialisation qu’elle n’a ni choisie, ni déclenchée. Cette dernière est évidemment heureuse : elle permet la libre circulation des hommes, des biens, services et des idées. Mais, parfois, cette internationalisation semble même se déployer à son détriment, un peu comme si l’élan économique d’après-guerre avait été étouffé par la diffusion du modèle anglo-saxon. Cela signifie-t-il que le modèle anglo-saxon est plus performant ? Qu’il constitue l’ordre naturel de l’économie ? Ou qu’il est collectivement plus désirable ? C’est difficile à affirmer. Pour certains économistes, le modèle de croissance européen d’après-guerre n’a jamais existé, car il fut l’effet d’aubaine d’une heureuse conjoncture. D’autres théoriciens affirment, au contraire, que le référentiel européen est une réalité autonome, qu’on peut opposer au modèle anglo-saxon.

Modèle chinois

Aujourd’hui, un autre capitalisme se clarifie : il s’agit du modèle chinois, très différent de l’anglo-saxon. C’est, bien sûr, un socialisme de marché sous tutelle étatique, dirigé par une élite bureaucratique. On pourrait même s’opposer à le qualifier de capitalisme car il s’inspire d’une tradition confucéenne, fondée sur la subordination de l’individu à l’harmonie du groupe. Mais, en Chine, même si l’économie est dirigée, elle tente d’encadrer les forces du marché. Ce capitalisme est extrêmement intéressant car certains de ses attributs vont immanquablement s’étendre dans nos pays.

Nous aurons des difficultés à saisir l’évolution de ce modèle qui est très éloigné de nos réflexes culturels déductifs alors que l’économie choisie est un subtil mélange d’ondoiement inductif et de d’ambitions globales. Mais c’est un modèle qui pourrait succéder, au sein des communautés européennes, aux phases capitalistiques précédentes.

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