L’euro dans une perspective historique

Il y a quinze ans, l’euro, sous sa forme physique, apparaissait. D’immatériel et dématérialisé, il devenait symbolique. Cette nouvelle monnaie intriguait. Les pièces juxtaposent des effigies et emblèmes nationaux, tandis que les billets sont assortis de monuments figurant plusieurs motifs architecturaux, représentant eux-mêmes divers courants artistiques et philosophiques. On retrouve ainsi des rappels aux architectures romane, gothique, Renaissance, baroque, rococo, Art nouveau et moderne.

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Bruno Colmant

Head of Macroeconomic Research and Economic Advisor

Ces motifs sont des portes, des ponts et des arches destinés à rappeler la fonction unificatrice de la monnaie. Aucune construction architecturale n’est réelle de manière à ne pas singulariser l’éventuelle dominance d’un État membre, d’une valeur ou d’une personnalité. De couleurs différentes, mentionnant la tutelle de la BCE, ces billets sont fongibles. Pourtant, sur la plupart d’entre eux, il est possible d’identifier le pays émetteur. Les petites coupures représentent une figure de la mythologie grecque, Europe, à l’origine du nom du continent. L’Europe et l’euro sont consubstantiels.

Un projet ambiteux

L’euro fut et reste un projet politique d’une ambition inouïe. Qu’on y pense : après des siècles de déchirements, des pays européens, au nombre actuel de dix-neuf, ont décidé de surpasser leurs différences économiques par un étalon monétaire commun. L’euro est donc devenu le symbole tutélaire qui scelle la liberté de circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux (ce qu’on qualifie de principe du marché unique) dans une zone géographique comptant plus de 340 millions d’habitants. Le projet portait en lui les convictions de ses fondateurs : la paix en Europe, le déploiement des flux de commerce, la crédibilité européenne à l’échelle mondiale et surtout l’émergence d’une identité européenne au travers du symbole ultime de la représentation régalienne : la monnaie.

Harmonisation monétaire

L’introduction de l’euro ne fut pourtant pas la seule tentative d’harmonisation monétaire européenne. Depuis deux siècles, l’Europe tenta d’unifier les cours de change de ses principaux États membres. Les tentatives furent nombreuses : franc-or (ou franc germinal) de Napoléon Ier, Union monétaire latine imaginée sous Napoléon III en 1865, Conférence de Genève et Accords de Gênes de 1922, bloc-or de 1933, Accords de Bretton Woods de 1944 fondés sur une parité-or, etc. Il y eut d’autres unions monétaires, mais qui correspondaient à l’unification d’un pays (Confédération helvétique en 1848 et Empire allemand en 1871).

De l’Union monétaire latine…

L’Union monétaire latine de 1865, fondée sur le bimétallisme or-argent, fut probablement la tentative la plus ambitieuse du XIXe siècle. Imaginée en pleine révolution industrielle par le libéral Napoléon III et initialement articulée autour de quatre pays (France, Belgique, Suisse et Italie) dont les pièces d’or avaient le même titrage de métal précieux, cette union monétaire affilia 32 États membres. Dans ce système, les pièces en or et en argent demeuraient nationales, mais circulaient librement dans les États membres. On pouvait donc régler ses achats à Paris avec des pièces belges ou suisses. La différence avec l’euro est que chaque monnaie nationale subsistait.

Très rapidement, le nouveau système se heurta malheureusement à la spéculation liée au bimétallisme (et à la loi de Thomas Gresham (1519-1579), à laquelle il sera fait référence ultérieurement) : les cours de l’or et de l’argent variaient entre eux selon les cours de marché alors que le rapport entre les pièces d’or et celles d’argent était figé. C’est ainsi qu’en 1867, la référence à l’argent fut abandonnée, l’Union monétaire latine devenant un système exclusif d’étalon-or. Malheureusement, l’Union monétaire latine s’effrita sur la guerre franco-allemande de 1870 (qui contraignit la France à payer cinq milliards de franc-or à l’Allemagne) et sur les fluctuations relatives du cours de l’or (suite, notamment, à la découverte d’or en Californie et en Australie) avant de s’échouer sur la guerre de 1914. L’Union perdura officiellement jusqu’en 1926, année qui précéda celle de l’introduction du franc Poincaré qui dut se résoudre à dévaluer de 80 % le franc-or qu’avait créé Napoléon Ier en 1803.

Il y eut aussi le « bloc-or » de 1933 qui constitua une tentative d’étalon-or articulé autour du franc français. La Belgique en fit partie. Malheureusement, la rigidité de cet étalon-or conduisit à surévaluer les devises des pays participants alors que d’autres pays entraient dans le siphon des dévaluations compétitives. Il en résulta une forte récession. La Belgique saborda son appartenance au bloc-or en 1935, tandis que la France subissait une terrible déflation organisée par le gouvernement Laval.

… à l’euro

Après le sabordage de Bretton Woods en 1971, cette union monétaire scellée en 1944 sur des parités-or entre la plupart des pays développés, les États européens imaginèrent un éphémère et précaire Serpent monétaire (1972 à 1978) avant de créer en 1979 le Système monétaire européen (SME) qui perdura, malgré de nombreux chocs en 1992 et 1993 (qui conduisirent, entre autres, au départ de la livre sterling du mécanisme de stabilisation des changes), jusqu’en 1999, année de l’introduction de l’euro.

Union européenne

En 1999, les marges de fluctuation des douze monnaies participantes furent resserrées jusqu’à cristalliser les devises sur leur cours pivot. L’euro était né et remplaça l’écu, une unité de compte européenne mise en service en 1979. Les États abandonnèrent leur tutelle monétaire et leur droit régalien de battre monnaie. La zone euro adopta donc un système de cours de change fixe, incidemment très éloigné du principe de subsidiarité qui prévaut en Europe (et qui repose sur l’idée que la politique publique relève du niveau national et non supranational). Les principales banques européennes virent dans l’euro une formidable occasion de consolider leurs activités dans la perspective d’économies d’échelle.

L’Union européenne fut créée sur les cendres de deux guerres – et d’abord entre les trois principaux ennemis continentaux : la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni – dans la conscience d’un choix de paix et de coopération. Il s’ensuivit une extension territoriale de l’Union européenne, facilitée par l’écroulement du rideau de fer.

Un contexte politique

Dans le domaine monétaire, une monnaie unique était certes un projet lointain, mais ce fut une condition politique – et non un phénomène spontané – qui forgea l’euro. En effet, sans réunification allemande, il n’y aurait probablement jamais eu de monnaie unique, sachant que l’Allemagne dut abandonner sa souveraineté monétaire pour la recouvrer territorialement. Sans cynisme, on peut supputer que l’euro fut le dernier prix à payer par l’Allemagne pour le nazisme, dont l’anéantissement conduisit à la partition du pays. Pour recouvrer leur souveraineté territoriale avec le support politique des autres États membres, l’Allemagne dut donc abandonner son ascendance monétaire, qui constitue pourtant le symbole régalien suprême de la tradition hégélienne. Du reste, l’Allemagne avait déjà dû subir une réforme monétaire profonde en 1948 (Währungsreform).

Un demi-siècle après cette dernière, l’introduction de l’euro suscita des réactions négatives en Allemagne. Dès le moment où ce pays entra dans la zone euro, il devint impensable d’en exclure les pays du sud de l’Europe dont les monnaies faibles concurrençaient la politique agricole commune et la nature des échanges européens. L’euro est donc né, pour partie, d’un incident historique accompagné d’un opportunisme politique.

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