La route de la soie

Loin d’avoir adopté l’économie de marché anglo-saxonne, la Chine construit un modèle étatico-capitaliste qualifié par son initiateur, Deng Xiaoping, de « socialisme de marché », ­c’est-à-dire un alliage d’autoritarisme politique et d’efficacité économique.

Lire la suite


Imprimer l’article

Bruno Colmant

Head of Macroeconomic Research and Economic Advisor

Alors que la réjuvénation de son modèle économique a moins de quarante ans, la Chine est aujourd’hui la seconde puissance économique mondiale. Ce progrès fulgurant s’est bâti au travers d’une profonde mutation de son économie : le pays a dû traverser trois transitions, passant d’une trame agricole à un modèle manufacturier pour aboutir dans la réalité technologique de l’économie digitale dont la Chine est aujourd’hui, avec les États-Unis, un des acteurs dominants.

Subordination de l’individu à la communauté

Le modèle socioéconomique chinois n’est pas pour autant abouti : le pays est probablement confronté à des tensions démographiques, sociales et régionales. Cela conduit le gouvernement chinois à entretenir un autocontrôle de sa population au travers, non pas d’une surveillance, mais d’un balisage destiné à promouvoir, par un soft power, des comportements définis comme vertueux dans l’évitement des dissonances sociales. C’est ainsi que les réseaux sociaux, les plateformes commerciales en ligne et les banques sont reliées et contrôlées, de manière plus au moins directe, par l’État dans une agrégation des comportements des citoyens. Pourtant, il ne s’agit pas d’un séquestre des libertés individuelles, mais plutôt d’une subordination de l’individu à la communauté dans l’idée d’une société harmonieuse. C’est sans doute cela qui échappe à l’esprit occidental : la trame confucéenne entraîne un confinement de la spontanéité et de la privatisation de l’individu qui conduit à définir l’humain dans sa contribution à la sphère collective. Là-bas, il n’existe pas de référentiel supérieur, divin ou athée, qui singularise le comportement humain : ce dernier est avant tout défini par rapport au groupe.

Libre-échange et multilatéralisme

Je ne parle pas ici du confinement des libertés individuelles ni de conditionnement social, mais plutôt de l’apprentissage de l’interdépendance économique et culturelle. Cet apprentissage est d’autant plus crucial que la Chine tisse patiemment, et par réciprocité, avec des pays lointains, son projet de nouvelle route de la soie (« One belt, one road ») qui vise à déployer, par segments d’infrastructure mais aussi de liens sociaux et culturels, des chemins de commerce qui vont relier la Chine à l’Europe et à l’Asie. La route terrestre atteindra l’Europe au travers d’un tracé qui traversera l’Asie centrale, l’Iran, l’Irak, la Syrie, la Turquie pour atteindre l’Europe tandis que la route maritime passerait par la Thaïlande, le Viêt-Nam, la Malaisie, Singapour pour rejoindre via l’océan indien, le Sri Lanka et puis la mer rouge, le Golfe et puis le canal de Suez et la Méditerranée. Ces deux routes se rejoindraient à Venise dont Marco Polo (1254-1324), qui fut le premier européen à narrer son voyage en Chine, était issu. Contrairement aux États-Unis qui promeuvent désormais l’isolationnisme économique et la dominance militaire, la Chine amplifie (à son avantage) le libre-échange et le multilatéralisme.

Ces voies sont déjà une réalité pour la Belgique et plus spécifiquement le port d’Anvers dont la Chine est le quatrième acteur. En mai de cette année, un train est arrivé à Anvers 16 jours et 11.000 km après avoir avait quitté la ville portuaire chinoise de Tangshan. Ce train, appelé de la soie, a traversé le Kazakhstan, la Russie, la Biélorussie, la Pologne et l’Allemagne avant de rallier la ville flamande. Deux trajets par mois sont prévus. Cette route de la soie est une réalité mercantile depuis l’Antiquité. Et puis, Christophe Colomb ne la cherchait-il pas par les mers lorsqu’il a découvert l’Amérique ?

« Contrairement aux États-Unis qui promeuvent désormais l’isolationnisme économique et la dominance militaire, la Chine amplifie le libre-échange et le multilatéralisme »

Une harmonie autoritaire

Sous l’angle géopolitique et économique, on est donc frappés par la divergence entre le narratif belliqueux et impulsif des tweets névrotiques du Président américain et le déplacement soigneux des pôles d’influence de la Chine au rythme de l’amplification de sa puissance économique. Si Alibaba (l’Amazon chinois assorti de services bancaires stupéfiants) et Baidu (le Google chinois) sont cotés à New-York, leur logique de dominance actionnariale est très différente de celle de Wall Street. Au siège d’Alibaba, proximité avec le pouvoir communiste obligeant sans doute, il est indiqué que dans l’ordre des préséances, il s’agit de servir d’abord les clients, puis les employés et enfin les actionnaires.

Au terme d’un voyage d’études, j’ai quitté la Chine avec un sentiment fugace et indéfinissable d’une culture sinueuse et d’indicible mouvement, comme si le chemin importait plus que la destination puisque cette dernière n’est probablement pas de nature impérialiste, mais vise plutôt à conforter, dans une paisible conviction, l’ondularité d’une histoire antérieure à la nôtre. Là-bas, il règne un sentiment de société inclusive de l’histoire renouvelée de la Chine éternelle, mais dont la recherche de la prospérité collective n’est plus de nature exclusive ou autarcique. La gouvernance chinoise semble donc plutôt fondée sur un postulat d’harmonie autoritaire plutôt que sur un modèle idéologiquement isolationniste.

Il est difficile de saisir l’évolution de ce modèle qui est très éloigné de nos réflexes culturels déductifs alors que l’économie choisie est un subtil mélange d’ondoiement inductif et d’ambitions globales. On devrait donc s’intéresser, attentivement et longuement, au modèle chinois dont la diffusion pourrait être proche de ce vers quoi les sociétés européennes pourraient évoluer.

Video
Contact

Your name

Your e-mail

Your message

Send

E-card

Your name

Your e-mail address

Name receiver

E-mail address receiver

Your message

Send

1