Les nouvelles thématiques d’investissement liées à la disruption sont-elles compatibles avec l’investissement durable et responsable ?

Nous sommes confrontés dans notre quotidien à de nouvelles réalités résultant notamment de technologies appelées « disruptives ». Celles-ci se caractérisent par des découvertes scientifiques qui changent radicalement les fondements des technologies actuelles et offrent ainsi un nouvel environnement pour développer des applications entièrement inédites.

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Ophélie Mortier

Responsible Investment Strategist

On parle de « disruption » pour marquer la conséquence directe de ces innovations : l’obsolescence des anciens produits ou services rendus obsolètes. Le meilleur exemple, c’est le smartphone qui a déclassé le mobile de première génération, lui-même ayant détrôné le téléphone fixe.

Ces réalités émergentes représentent autant de questionnements que d’opportunités d’investissement.

Digitalisation, interconnectivité et big data

Ces tendances lourdes sur les marchés représentent de réelles opportunités : le marché de données et donc de l’intelligence artificielle serait évalué à 210 milliards de dollars d’ici 2020. Signe des temps, les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon), géantes américaines de la technologie, représentent à elles seules près de 75 % de la propriété intellectuelle et affichent des capitalisations boursières exponentielles.
Quelques chiffres à nouveau. Plus de 81 % des entreprises ont été victimes de vols de données ! On estime que les coûts de la sécurité informatique pourraient s’élever jusqu’à 6 trillions de dollars annuels d’ici 2021 ! Les cyberattaques sont la première force d’assaut économique contre les États et la première cause de vol de propriété intellectuelle pour les entreprises. Au-delà du risque de piratage, cette menace… est également une opportunité de marché, et donc pour l’investisseur, à l’égard des entreprises spécialisées dans la sécurité des données.

Robotisation

La robotisation de nos économies constitue également un thème d’investissement et un paradoxe. D’un côté, la croissance de ventes de robots affiche ces dernières années un taux à deux chiffres. Selon les projections, la robotisation s’implantera approximativement dans 45 % des emplois manufacturés d’ici 2025 contre déjà 10 % aujourd’hui. Le gain en productivité des robots est estimé à plus de 30 % dans de nombreuses industries avec une réduction des coûts d’emploi de 18 à 33 %. De l’autre côté, cette robotisation aura un effet collatéral net sur l’emploi et la sécurité. Ainsi on prévoit que deux milliards de postes sont à risque d’ici 2030, particulièrement pour les mains-d’œuvre non-qualifiées. 47 % des emplois aux États-Unis pourraient être automatisés avec un risque d’exode des citoyens américains à la recherche de travail. L’écart entre demande et offre pour la main-d’œuvre qualifiée versus non-qualifiée va s’accroître et créer plus d’inégalités.

Générations Millenials et Z

Représentant 59 % de la population globale aujourd’hui, il est difficile de faire abstraction de ces générations biberonnées à la « disruption » technologique. Elles représenteront plus de 60 % de la main-d’œuvre disponible sur le marché du travail de 2020. Elles affichent d’ores et déjà leur besoin de durabilité et de donner sens à ce qu’elles font. Entrepreneurs dans l’âme, elles assument et innovent tous azimuts. Ces générations détiennent aujourd’hui 35 % du revenu global brut et leurs revenus cumulés pourraient représenter jusqu’à 62 trillions de dollars. Les opportunités d’investissement sont donc là aussi bien présentes, en particulier pour des secteurs tels que les télécoms, les médias, le divertissement, la consommation et l’éducation.

Menace ou opportunité ?

L’investisseur responsable intéressé par ces thèmes porteurs est cependant en droit de s’interroger sur leur impact, notamment d’encourager la fabrication d’appareils technologiques comportant un pourcentage important de déchets peu recyclables voire toxiques. Paradoxe à nouveau, cette problématique cruciale aujourd’hui peut s’avérer une opportunité importante. Ainsi le Japon, la Corée ou Taiwan affichent des taux de recyclage des déchets électroniques « ewaste » entre 75 et 82 % alors qu’ils ne sont encore qu’à hauteur de 18 % en Chine, 5 à 6 % en Australie ou encore 2 % en Inde et Indonésie. Il est indéniable que l’investisseur responsable doit en outre s’interroger sur les pratiques liées ces déchets dérivés des appareils électroniques puisque encore la grande majorité de ceux-ci font l’objet de circuits commerciaux illégaux vers les pays asiatiques tels que la Chine, le Pakistan, l’Inde, le Bangladesh ou encore le Vietnam.

Les entreprises qui intègreront ces questions environnementales clés seront donc les mieux positionnées notamment en termes de réputation lorsque les réglementations se feront plus sévères à cet égard.

« Ces technologies disruptives sont…durables, dans le sens où elles sont là pour durer et représentent de toute évidence des opportunités d’investissement intéressantes. »

Modèles de gouvernance émergents

Ces technologies issues de la disruption viennent également bouleverser les modèles établis d’analyse, de gouvernance d’entreprise et de valorisation financière. La taille du défi d’intégrer ces nouvelles réflexions ne peut pas être une excuse pour faire l’impasse sur ces questions « éthiques » importantes. Au contraire ! S’interroger sur les nouveaux modèles de gouvernance émergents dans les sociétés technologiques ou « digitales » comme Uber permettent également l’identification de nouvelles bonnes pratiques à partager avec les entreprises plus traditionnelles. À l’heure actuelle, cependant, une approche de durabilité n’est pas pertinente.
Pourquoi ? Primo, parce que ces modèles tendent à se fonder sur les données publiées par des entreprises établies. Or, les entreprises en devenir peuvent être de taille plus restreinte ou relativement neuves sur les marchés financiers, et dès lors publier peu d’information. Cette faiblesse quantitative sera généralement traduite dans les modèles d’audits traditionnels comme un manque flagrant d’engagement sur les questions environnementales, sociales et de gouvernance alors même que ces enjeux sont au cœur de la réflexion de leur développement de ces nouvelles entreprises ! Un dialogue direct avec celles-ci permettra dès lors de sonder leur véritable degré d’engagement durable.

Secundo, parce que les nouvelles tendances d’investissement présentent des spécificités, des défis et des opportunités qui leur sont propres. Or, les modèles traditionnels d’analyse de durabilité raisonnent en termes de secteurs économiques globalisés tels que le secteur des banques, des entreprises pharmaceutiques, des pétroliers, etc. Ainsi, une microsociété spécialisée dans l’alimentation animale biologique pourrait être englobée par les agences de notation dans le secteur pharmaceutique. Ses enjeux en matière de durabilité environnementale, sociale et de gouvernance seront dès lors comparés à ceux d’une grande multinationale pharmaceutique vendant des antibiotiques et des antidépresseurs. La pertinence de l’analyse risque d’être faussée par cette globalisation. Une réflexion organisée par thèmes et sous-thèmes sur les véritables enjeux de durabilité améliorera la pertinence et la qualité de la recherche apportée à ces nouveaux thèmes.

En conclusion, ces technologies disruptives sont… durables, dans le sens où elles sont là pour durer. Elles représentent de toute évidence des opportunités d’investissement intéressantes et non incompatibles avec un souhait grandissant d’un investissement de type responsable, pour autant que tous les acteurs de la chaîne prennent en compte les spécificités de cette démarche.

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