Wealth ReviewPrintemps 2019

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Les marchés financiers aux marches du futur 

La bourse est un rouage essentiel à l’économie. Pour les investisseurs, elle entraîne des images quasi mystiques – le temple n’est-il pas son symbole par excellence ? – car elle polarise les sentiments les plus extrêmes : la dévotion béate et l’effroi face à Mammon, vieille divinité de l’argent. C’est sans doute la seule institution qu’on rejoint avec l’envie du gain et le frisson des pertes, mais qu’on quitte avec le regret de n’avoir pas été assez patient.

Bruno Colmant

Head of Macroeconomic Research and Economic Advisor

De manière lucide, l’oracle d’Omaha, le milliardaire Warren Buffet a d’ailleurs dit que la bourse était « un instrument destiné à transférer la richesse de l’impatient vers le patient ! » La bourse exerce donc une fascination car elle entre en résonance avec les pulsions les plus secrètes de l’investisseur, comme si elle représentait un être virtuel. Pourtant, la bourse n’existe pas à l’état naturel. Elle a été créée par l’homme pour formuler des valeurs.

Se projeter dans le temps

Étant une construction humaine, la bourse est-elle rationnelle ou au contraire, irrationnelle ? Elle est parfaitement rationnelle dans son fonctionnement, mais imprévisible dans son mouvement. La bourse, c’est le jeu ordonné (rationnel) de millions de libertés d’achats et de ventes face à des milliers d’actions concurrentes. C’est une pulsation universelle, un immense mouvement d’adaptation collectif à la diversité mouvante de l’économie.

D’ailleurs, la prédiction des valeurs boursières est impossible. Et pour cause : la fonction principale de la bourse est d’explorer l’utilité des biens dans le futur. Cela va même plus loin : la bourse permet de négocier le futur sur base d’anticipations antagonistes. C’est une machine non pas à remonter, mais à se projeter dans le temps. Cette réalité est irritante pour l’esprit cartésien qui recherche des cycles répétitifs et des schémas prévisibles. Et comme l’incrédulité fait bon ménage avec l’obscurantisme, cela conduit à l’imagerie populaire d’une sphère financière dévoyée et dissociée des vertus rédemptrices de l’économie qualifiée de « réelle ». En fait, il n’y a pas d’économie réelle, à opposer à une économie financière ou virtuelle. C’est plutôt une question d’échelle de temps que de réalité ou de virtualité : il y a des transactions économiques révolues à comparer avec un marché boursier d’anticipations et d’engagements futurs.

Confrontation d’anticipations contraires

Car, quand on analyse froidement leur formation, les cours découlent d’une mécanique élémentaire : ils résultent de la confrontation d’anticipations contraires portant sur un même nombre de titres achetés et vendus. L’acheteur anticipe une hausse, tandis que le vendeur spécule sur une baisse. Chaque opérateur, par sa contribution à la transaction, anticipe donc une certaine volatilité. Cette réalité s’oppose à nouveau à la critique de marchés boursiers trop volatils, alors que c’est justement cette volatilité qui fonde les transactions. Les cours résultent de la confrontation d’anticipations contraires portant sur un même nombre de titres achetés et vendus. Aucune équation, aussi sophistiquée soit-elle, ne parviendra à restituer, avec une valeur prédictive, l’évolution des cours. En effet, le cours découle d’anticipations contraires, donc de postulats sur les évaluations futures. Or, il n’est pas possible de deviner le futur. D’ailleurs, le cours est, par essence, éphémère, puisqu’il est destiné à être contredit à tout moment. Puisque le cours de bourse est éphémère et non modélisable, les probabilités de hausses et de baisses sont exactement, et à tout moment, de 50 %. Il n’y a jamais de gagnant désigné à l’avance.

Découverte du processus aléatoire

L’homme qui a, le premier, identifié ce phénomène est un mathématicien français, Louis Bachelier (1870-1946). Son idée était simple : comme les cours de bourse découlent de la confrontation d’anticipations de hausses et de baisses, ils doivent immanquablement suivre une marche au hasard, puisqu’ils reflètent des spéculations individuelles, elles-mêmes impossibles à modéliser. Il est donc vain de décrypter, dans la séquence des cours de bourse, des répétitions ou des schémas permettant, avec certitude, d’obtenir un rendement donné. Bachelier s’inspire des distributions statistiques du naturaliste Charles Darwin (1809-1882) et d’un botaniste écossais, Robert Brown (1773-1858). Ce dernier avait remarqué que les particules à l’intérieur des grains de pollen se déplaçaient de manière aléatoire. Louis Bachelier combine ces théories pour identifier la volatilité des cours de bourse, et s’essaie même à formuler le prix des options qui sera redécouvert en 1973.

Pas de bourse sans volatilité

La bourse gardera donc toujours sa part de mystère. De manière imagée, on pourrait donc envisager le cours de bourse comme la porte, ouverte mais jamais franchie, vers le futur. Car si, d’aventure, la prévision du futur était concevable, il serait possible de savoir si un cours va monter ou baisser, ce qui entraînerait des achats sans vendeurs ou des ventes sans acheteurs de titres. Il n’y aurait aucune transaction, donc pas de bourse. Ou, inversement, la bourse existe parce que nul n’est capable, de manière établie, d’augurer le futur. Elle porte en elle la volatilité des évaluations qui fonde son existence. Sans volatilité, il n’y aurait pas de bourse.

Le cours est donc, par essence, doublement éphémère. Il est, en effet, destiné à être contredit à tout moment. Il n’emporte aucune pérennité, puisqu’il reflète la dernière transaction qui, au moment de sa publication, appartient déjà au passé. En d’autres termes, la formation du cours entraîne sa propre précarité, puisque sa seule pertinence est d’avoir été, plutôt que d’être, comme un futur qui n’est qu’un passé en préparation. Mais il y a plus : le cours n’est valable que pour les acheteurs et les vendeurs qui effectuent la transaction. Il ne constitue qu’une indication pour les acheteurs et vendeurs potentiels. Ceux-ci créeront leur cours au moment de la transaction.

C’est d’ailleurs dans cette perspective que la valeur d’une action procède de l’actualisation des dividendes espérés. Cette actualisation s’effectue à un taux dont la modélisation est, elle aussi, impossible, puisqu’elle intègre, selon des pondérations inconnues, l’ensemble des anticipations relatives au marchés financiers et à l’action concernée.

L’intelligence artificielle, une menace pour le marché boursier

Les procès inquisitoires ou en sorcellerie sur les marchés financiers sont donc souvent vides de sens. La bourse n’est ni vertueuse, ni odieuse, et encore moins une machine infernale. Elle est juste une mesure du temps et des valeurs prospectives. Mais, si la bourse explore le futur, serait-il possible qu’elle perde cette fonction si le futur pouvait être – même à court terme – prévu ou même façonné sur base d’impulsions ? Si, un jour, l’intelligence artificielle décèle les pulsations de l’économie et que les réseaux sociaux configurent ces dernières, serait-il envisageable que certains bénéficient d’un avantage concurrentiel au détriment du plus grand nombre ? C’est plausible. Les plateformes et les opérateurs digitaux pourraient manipuler le futur et s’essayer à jouer le rôle du seul à qui l’avenir appartient : Dieu quand, pour paraphraser Einstein, celui-ci ne joue pas aux dés…. Dans le domaine de la finance, on se souviendra des mémorables paroles prononcées en 2009 par Lloyd Blankfein, l’ancien CEO de Goldman Sachs, à savoir qu’il effectuait le travail de Dieu, imaginant sans doute contribuer aux fluences métaphoriques de la main invisible d’Adam Smith par ses fusions et acquisitions. On se rappellera aussi que les patrons de Google, se drapant dans les habits d’un démiurge, veulent façonner l’humanité 2.0, c’est-à-dire un nouveau genre humain. Alors, l’intelligence artificielle va-t-elle tuer la bourse ? Peut-être pas. Mais elle va enrichir ceux qui seront capables de s’affranchir de l’aléatoire et d’infléchir le futur au risque, derrière la porte désormais franchie, d’un dialogue inattendu avec le Tout-Puissant.

 

 

 

 

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